Perdu dans les étoiles ou Le destin juif de Kurt Weill

Par Roland Bélicha

Auteur de trois ouvrages consacrés à Kurt Weill, Roland Bélicha est un ancien collaborateur de la Revue Musicale et de la Revue Finno-ougrienne. Il a aussi écrit sur Erik Satie.

Dans l’introduction de son dernier ouvrage Perdu dans les étoiles ou Le destin juif de Kurt Weill , Roland Bélicha s’interroge sur le rapport de Kurt Weill à son identité juive. En effet, compositeur cosmopolite, marié en 1926 à la chanteuse non-juive Lotte Lenya, séparé en 1933 avant de se remarier avec elle en 1937, Kurt Weill n’exprime pas ouvertement dans son œuvre musicale une quelconque dimension juive. Et pourtant, comme l’écrit Roland Bélicha dans l’introduction de son livre : « Chemin faisant, je me suis rendu compte que son œuvre était jalonnée de plusieurs compositions en rapport avec le monde juif. Et en définitive, on peut dire que Kurt Weill s’est senti juif toute sa vie et qu’il a été très concerné par la souffrance du peuple juif, lui-même ayant échappé de peu à la barbarie nazie. »

Né à Dessau (Allemagne) le 2 mars 1900, Kurt Weill est le troisième des quatre enfants d’Emma Ackermann et d’Albert Weill, cantor à la synagogue de Dessau (de 1899 à 1919) et compositeur, essentiellement de musique liturgique. Le compositeur a grandi dès son plus jeune âge aux sons des musiques synagogales. Il compte parmi ses ancêtres de nombreux rabbins (parmi lesquels Jakob Weil né vers 1390 dans le hameau Weill der Stadt, non loin de Stuttgart). En 1955, cinq ans après la mort de son fils, Emma Weill, mère du compositeur, déclarait non sans ironie « Pour notre plus grand plaisir, Kurt Weill fut compositeur. Nous aurions pu avoir un rabbin de plus, ou encore un médecin. »

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Kurt Weill et la France
Édition : Villejuif : Édition du Réveil des combattants,
Villejuif, 1996, 96 pp.

Parmi les compositions de jeunesse de Kurt Weill, on compte cinq œuvres d’inspiration juives :
- Mi Addir (1913) (prière chantée lors des mariages juifs ashkénazes)
- Gebet (1915) (pièce composée pour la majorité religieuse de sa sœur)
- Ofrah’s Lieder (1916) (cycle pour voix et piano sur des poèmes de Juda Halévi)
- Sulamith (1920) (fantaisie chorale pour soprano, chœur féminin et orchestre, sur un sujet issu du Cantique des Cantiques)
- Recordare (1923) (Motet a cappella pour chœur à quatre voix et chœur d’enfants, fondé sur le cinquième chapitre des Lamentations de Jérémie)

Entre 1923 et 1937, les œuvres de Kurt Weill n’auront plus de liens avec le judaïsme. Mais la montée du nazisme et de l’antisémitisme qui contraint le compositeur à s’exiler, d’abord en France en 1933, puis aux USA en 1935, va pousser Kurt Weill à renouer avec ses racines juives.
En novembre 1933, Meyer Weisgal vient à Paris pour exposer à Max Reinhardt un projet de grand spectacle sur l’histoire du peuple juif, afin de faire connaître au monde les menaces qui pèsent sur lui. Un projet analogue avait déjà été conçu par Arnold Schönberg en 1927 avec Der biblische Weg (Le chemin biblique). Reinhard contacte alors Franz Werfel pour en écrire le livret et Kurt Weill pour la musique. Le projet prend du retard et ne sera finalement achevé aux USA qu’en 1937 avec la création de l’oratorio The Eternal Road à New York. Selon Roland Bélicha, « Pour cette œuvre, Weill étudia des partitions de musique hébraïque que son père, compositeur de musique liturgique, lui avait envoyées. » The Eternal Road comporte quatre parties : 1. Les Patriarches, 2. Moïse, 3. Les Rois et 4. Les Prophètes.
Comme le note Pascal Huyne, musicologue et auteur de plusieurs livres sur Kurt Weill, The Eternal Road constitue une étape décisive dans la reconnaissance de Weill à son appartenance à la culture juive.

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Kurt Weill et la France.
Documents choisis et annotés par Roland Bélicha

Éditions du Net, Paris, 2011, 184 pp.

En 1938, Kurt Weill écrit Two Folk Songs of the New Palestin. Il s’agit de deux arrangements de chansons écrites pour les pionniers juifs de Palestine : Havu l’venim (composé par Mordekhaï Zeïra sur un texte d’Alexander Penn) et Baa m’nucha (composé par Daniel Samburski sur un texte de Natan Alterman). Ces deux mélodies pour voix et piano ont été publiées dans deux séries de Folk Songs, qui comprennent également des arrangements d’autres compositeurs, tels Darius Milhaud et Aaron Copland.

En 1943, Weill compose We Will Never Die – A Memorial pour ténor solo, narrateur et orchestra, dédié aux deux millions de Juifs morts en Europe. Cette même année-là, Kurt Weill devient citoyen américain.

En mars 1946, à la demande du Cantor David Putterman, Weill compose un Kiddush pour le 75ème anniversaire de la synagogue de Park Avenue de New-York. Cette œuvre est dédiée à son père.

Enfin en 1947, à l’occasion d’un voyage en Palestine pour revoir ses parents installés à Nahariya depuis 1935, Kurt Weill rencontre Chaim Weizmann, le futur premier Président de l’Etat d’Israël, qui lui demande de réaliser une orchestration de l’Hatikvah, l’hymne sioniste qui deviendra des années plus tard celui de L’État d’Israël. Cet arrangement orchestral de l’Hatikvah est donné pour la première fois à New-York le 25 novembre 1947.

Deux ans et demi plus tard, le 3 avril 1950, Kurt Weill meurt d’un infarctus à New-York.

Les trois ouvrages de Roland Bélicha consacrés à Kurt Weill, donnés par l’auteur à l’Institut Européen des musiques Juives, sont désormais consultables à la médiathèque Halphen.
Consulter la biographie consacrée à Kurt Weill
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